La lutte contre les pauvres continue

En ce mois, un sujet nous réjouit tous : cette année, la récolte a été abondante. La pluie est venue, la terre a été généreuse à cause du travail et de la sueur des paysans.
Mais, certains encenseurs du régime voudraient nous faire croire que c’est à cause du gouvernement, que les paysans ont produit davantage, et que les inutiles ballets de 4×4 venus défoncer les pistes de brousse en hivernage y sont pour quelque chose. Sachant qu’un 4×4 vaut trois tracteurs, les paysans ont dû rêver. Et je n’oublierai jamais combien de fois, j’ai pesté contre ceux qui se glorifiaient de passer partout en hivernage avec leur 4×4 dans les pistes de la vallée du Sourou, quand pendant les longs mois de la saison sèche nous devions ensuite jongler avec les énormes ornières qu’ils avaient creusées.
On nous a parlé aussi des semences sélectionnées et des intrants. Venus trop tard et en l’absence de circuits de distribution et de crédits, ils n’ont pu profiter qu’à une minorité, sans doute encore ces fermes modèles de nos dignitaires que l’on nous a tant vantées. La récolte est bonne, oui, mais les prédateurs sont là, et guettent les paysans.


Je viens d’apprendre qu’une réunion officielle s’est tenue récemment à Ouagadougou avec des fonctionnaires, des « partenaires » des membres du CIR-B, mais sans les producteurs de riz. A cette rencontre, il fut proposé (mais sous le sceau du secret) d’acheter aux producteurs leur riz paddy à 115 F le kilo, sachant très bien que les coûts de production dans les grandes plaines se situent entre 100 et 110 F le kilo. C’est un mépris total des paysans et de leur travail ; c’est une grave injustice ! Jamais le Burkina ne sortira de sa pauvreté et de sa misère, si le travail des paysans n’est pas rémunéré à sa juste valeur.
Tous les grands Etats du monde (Etats-Unis, Europe, Japon…) aident leurs paysans et soutiennent leurs productions, car aucune économie solide ne peut se construire sans une agriculture forte et un minimum de souveraineté alimentaire. Ici, c’est le contraire, l’Etat envisage de ruiner les paysans en ne leur payant pas le juste prix pour leur production. Et pire encore, ils ne seraient autorisés à retenir pour leur consommation que 10% de leur production. Sur une ferme de 170 hectares (suivez mon regard), cela ne pose pas de problème, car la quantité sera toujours suffisante. Mais, sur une parcelle de 1 hectare, que restera-t-il au paysan et à sa grande famille ?
Le gouvernement voudrait aussi faire l’impasse sur les étuveuses, une profession qui se met peu à peu en place et qui permet de créer de la plus-value pour les femmes des plaines irriguées, créant ainsi de la richesse accessible à toutes. Mais, il y faudrait du micro-crédit, ce qui n’est pas la préoccupation de l’Etat qui préfèrerait confier la récolte de riz ainsi réquisitionnée à ses amis opérateurs économiques ou à quelques unités industrielles.
Quant aux autres céréales, vu leur abondance cette année, l’Etat laisse s’écrouler les prix et semble décidé à ne pas intervenir : le revenu des paysans n’est pas son problème. Sa seule préoccupation est de nourrir la ville à moindre coût pour éviter d’augmenter les salaires. 8% d’augmentation pour les petits salaires sur les 25% demandés. Mais où étaient les syndicats ce jour- là ?

Pourtant, quelques mesures simples sont possibles : la constitution de stocks de sécurité (à quoi sert la SONAGESS ?), la fixation d’un prix plancher (10.000 F le sac de 100 kilos par exemple) avec sanctions pour ceux qui paient moins, la normalisation des systèmes de mesure pour éviter les tromperies des commerçants (21 ans de démocratie n’ont pas réussi à rétablir cet instrument de justice élémentaire), le micro-crédit pour constituer des stocks locaux gérés par les villageois. Ces mesures simples pourraient éviter le pillage des campagnes à la récolte par les commerçants. Ils rêvent, eux, de faire sur les céréales encore mieux que sur le ciment ! Il faudrait aussi encourager les paysans à refaire des greniers comme autrefois (à quoi servent la radio et la télé ?), à constituer des stocks familiaux ou, avec l’appui de crédit, des stocks villageois ; leur expliquer aussi qu’il faut – autant que possible – vendre petit à petit pour que les prix ne s’effondrent pas.
Pour cela, certaines mesures sociales évidentes devraient être prises : retarder le paiement des scolarités jusqu’au 10 décembre, par exemple, pour ne pas obliger les paysans à « vendre sur pied » leur récolte pendant la période de soudure à des prix dérisoires Et qui connaît l’avenir ? On peut rêver que le changement climatique nous soit favorable et nous apporte des saisons pluvieuses toujours plus abondantes, Mais on peut aussi interroger les vieux qui nous rappelleront opportunément que les cycles de famine reviennent à intervalles réguliers et que, si l’art de gouverner est de prévoir, les dirigeants pourraient travailler à les anticiper.

Koudougou, le 12 novembre 2008
Père Jacques Lacour

Publié dans “Le Pays” N°4247 du mardi 18 Novembre 2008
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