Silences (extrait de “la danse du baobab”de Marie-Noëlle Seguin)
Silence qui s’éveille au creux d’un matin.
Silence qui s’ébroue dans les buissons sous la caresse d’un rayon de soleil.
Silence qui s’enfuit, emporté par l’harmattan, et se perd dans les brumes au bord de l’horizon.
Silence de l’ombre qui se cache derrière les murs en terre des maisons, y gardant les secrets d’une vie.
Silence de la lumière, presque sourde, qui tombe sur les paysages, les retient dans une indicible attente.
Silences sur le chemin, qui nous accompagnent jusqu’à Kpélé, village à une trentaine de kilomètres de Nako…
Dimanche 3 février : Kpélé ou les éclats du silence.
Une piste parsemée d’espérances, de cris retenus dans l’écume ouatée d’un jour, de couleurs surgies du silence de la brousse : ombre couchée d’un arbre abritant un groupe de femmes, silhouettes qui s’agitent autour d’un forage, sourires qui traversent l’espace au passage d’un instant, et puis la terre, rougeâtre, brunâtre, grisâtre, sèche, et puis des arbres dont les membres squelettiques tentent d’attraper quelque chose du ciel… Et nous voilà sur les rives de Kpélé. Rives silencieuses, broussailleuses, d’où émerge une ombre, une ombre qui se colore au fur et à mesure qu’elle s’avance vers nous. Et puis une autre, encore une autre, et plein d’autres, qui s’inclinent devant la croix qui précède la chapelle, avant de se rassembler dans une commune et tranquille attente sur l’étendue de terre nue, caillouteuse, qui fait office de parvis.
Kpélé s’enveloppe dans son humilité. Kpélé se tait. Toujours. Kpélé, c’est un océan de tendresse dans une immensité aride. C’est un sourire au milieu d’une souffrance. Un sourire qui rassemble aujourd’hui plusieurs CCB, à l’occasion de la messe, à l’occasion peut-être aussi de notre venue. Les communautés de Malba et Sorumboura sont là et nous sommes heureux de retrouver Matthias, leur « patriarche ». Nous pénétrons avec eux dans la chapelle, nous éparpillant parmi la foule sur les bancs en ciment, tandis qu’Alex et Gustave se préparent à concélébrer.
Je retrouve l’ambiance douce, feutrée, de ce lieu si plein du Tout au milieu du Rien. Dehors, le silence veille, attend. Je l’aperçois dans la lumière qui vibre au-delà des fenêtres ajourées de la chapelle. Dedans, la musique rythme les prières, les louanges, et peut-être plus encore le chant intérieur de chacun. C’est à l’occasion de telles célébrations que l’on peut ressentir et vivre l’universalité de l’Eglise. La messe est dite en dagara bien sûr, et pourtant nous avons les mêmes repères, nous sommes unis dans les mêmes prières, les mêmes silences, les mêmes regards, et le geste de paix à ce moment-là prend toute sa valeur : un geste de fraternité réellement vécu, qui n’a pas besoin de mots pour se dire l’amour du Christ qui nous rassemble. Sourires du silence. Sourires des cœurs, partagés, donnés, offerts dans la simplicité du Rien. Alors, on se sent englouti dans ce Rien, on partage ce Rien qui nivelle toute différence, supprime toute distance.
Une même lumière dans l’ombre qui nous enveloppe. Une même foi sous le même silence. Ce silence qui emplit la chapelle, s’envole sous les éclats du djembé et du balafon, retombe sur les épaules, couvre les âmes en attente.
Mais le plus beau des silences m’apparaît à la fin de la messe, plus précisément à la communion. C’est le silence des yeux de Noël. Noël que nous avions entrevu à Bomoï et qui est là, au premier rang. Il s’avance, lentement, précautionneusement, semblant toucher le silence, le palper, pour se repérer. Son sourire à ce moment-là illumine l’ombre, toutes les ombres. Y compris celle qui lui a volé la vue. Noël est dans la joie. Son visage rayonne. Pourtant Noël ne sait pas, ne voit pas qu‘il nous fait partager cette joie. Noël ou le miracle de la lumière, la vraie Lumière !… C’est cela, Kpélé.
Tendresse du silence dans la rudesse de la vie. De toutes ces vies, balayées sans ménagement par le vent des aléas, érodées, ciselées par l’ingratitude d’une terre aride, martelées, bosselées d’espoirs et de désespoirs. De tous les villages où nous avons abandonné nos pas, Kpélé est peut-être celui qui retient le plus d’émotion cachée dans l’ombre des jours. La dureté des lieux écorche le cœur. Et pourtant, ce qui coule, ce ne sont pas des larmes de tristesse, ce sont des larmes de lumière. Des larmes que l’on recueille au creux de nos mains comme on le ferait d’un oiseau blessé. Et qui brûlent, comme des lampes à la flamme vacillante. Eclats de dignité qui parsèment leur marche silencieuse pour toujours avancer au-delà du Rien…
Bien sûr, on a de la compassion pour Kpélé. Mais ce qui frappe, c’est cet élan, cette force intérieure qui les habite, les pousse toujours en avant. A l’image de ces silhouettes entraperçues dans la brume qui, lentement, presque tranquillement, émergent d’entre les broussailles et peu à peu se colorent d’espérance.
C’est la fête aujourd’hui à Kpélé. C’est la fête parce qu’il y a la messe, c’est aussi la fête parce que nous sommes là. Et tout a été préparé pour nous accueillir. Nous retrouvons les uns et les autres à quelques cinq cents mètres de là, sous le manguier qui offre son ombre à l’entrée du village. Nous nous entassons sur les trois bancs rapidement apportés. Clin d’œil du hasard : Noël est là, juste à côté de moi. Son visage déborde de tendresse. Il semble capter les sourires qui jaillissent de part et d’autre. Sourires dans les regards, au-delà des cicatrices intérieures. Au-delà des intempéries qui marquent les cœurs et les corps comme autant d’ornières sur ces chemins de vie. Et bien que nous ne parlions pas leur langue, nous partageons bien plus que quelques lampées de dolo, prélude au repas qui nous attend dans l’ombre d’une case : une table remplie de plats, de victuailles. Chacun apprécie dans la joie la saveur des cacahuètes, tôs divers, riz et sauces variées.
Mais les rencontres ne sont pas finies pour autant. Les trois associations de femmes de Kpélé, Malba et Sorumboura sont là. Elles attendent. Elles espèrent. C’est une espérance suspendue à des cris retenus, étouffés dans le silence, des cris comme des gouttes de soleil qui éclatent d’un coup lorsqu’Alex nous emmène auprès d’elles. Cris d’une attente, une incessante attente. Qui explose, se libère, révélant ce nécessaire besoin de toujours trouver une issue à l’impasse du Rien.
Elles sont assises là, par terre, certaines avec leurs enfants. Très peu parlent français. Quand on sait la difficulté de nourrir une famille, de pouvoir faire la soudure entre deux récoltes alors que les denrées deviennent rares et chères, on comprend qu’elles cherchent à améliorer le quotidien par des revenus supplémentaires. Alors elles nous font part de leurs projets et de leurs besoins pour y arriver, parfois avec une hardiesse qui témoigne de leur refus de se résigner : des forages (l’eau toujours !), du matériel pour faire et vendre des savons au beurre de karité (marmites, presse, moules) et enfin deux attelages de zébus avec la charrue qu’elle pourront faire tourner d’une famille à l’autre. Nous prendrons le temps de reparler de tous ces projets avec Alex. Voir ce qui est possible, ce qui est raisonnable. Pour l’instant nous enregistrons leurs demandes en même temps que nous prenons leur cri en pleine figure. En plein cœur. Mais les cris ici sont toujours teintés d’humour. Alors il y a aussi des éclats de rire, et par çi par là, des sourires qui se glissent d’un visage à l’autre. Parce qu’ici, malgré le Rien, ou peut-être à cause du Rien, il y a la Vie. La vie dans ce qu’elle a de plus simple, d’essentiel. Et l’essentiel, c’est l’Etre, l’Humain. Alors on ne laisse jamais partir un hôte sans lui offrir un cadeau. Et les cadeaux déboulent, comme autant de sourires accrochés aux épines des buissons qui nous entourent. Les femmes nous donnent des vanneries, une grande corbeille avec des cauris et des petits paniers, tandis que les hommes nous apportent une pintade et une poule, ces deux animaux réunis symbolisant l’accueil de l’étranger au sein de leur communauté. Et Matthias lui aussi est là, qui ne peut s’en aller sans nous avoir fait le don de son amitié en nous offrant une pintade ! Eclats de fraternité sous le soleil du silence…
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Nous repartons, le cœur et les bras chargés, en direction du Mouhoun qui fait office de frontière avec le Ghana : voir le fleuve, l’eau, c’est comme une halte nécessaire pour apaiser les égratignures laissées par ces cris du silence, apaiser notre soif intérieure de répondre à toute cette attente si longtemps contenue et si difficile à satisfaire. ..
Extraits de “La Danse du Baobab”, Burkina Faso 2008,
carnets de voyage de Marie-Noëlle Seguin,
Editions de Bergier
Livre en vente au profit des projets de Nako
http://burkinafaso.coteazur.free.fr/chateau-nako.html
Tags: burkina-faso, charrue, forage, fraternité, savon karité, silence, zébu

17 January 2010 à 19:59
salut mes chers amis Africains.j’aimerai que emsemble nous analysons la marche de la politique dans nos pays.ainsi nous pourions contribué au developpement de celci